Lardux Films

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TAKSIM, Istanbul, Chroniques de la révolution des arbres 11 -17 Juin 2013

18 juin 2013

Renvoyés spéciaux de Lardux Films à Istanbul, Jo Béranger et Christian Pfohl ont vécu et filmé l’occupation du Gezi Parc en plein coeur d’Istanbul, place Taksim. Une chronique jour a jour de ces moments exceptionnels de lutte contre le pouvoir islamo-con de Erdo’gan et sa clique. Qui auront donné un beau film d’on vient enfin de finir les versions turques, anglaises du film et on les a mises en VOD sur VIMEO

Les liens :
Version Originale Française : https://vimeo.com/ondemand/taksimfrancais/130355639
Version avec English Subtittle : https://vimeo.com/ondemand/taksimenglish/129875912
Version originale en turc : https://vimeo.com/ondemand/taksim/130204925


Lundi 10 Juin

Les zamis.
Aujourd’hui commence le grand Festival d’Annecy ou nous nous rendons avec Marc depuis bientôt 25 Ans. Mais cette année je n’y serais pas, je serais infidèle à ma passion de l’Animation.

Je pars tout à l’heure, je serais ce soir à Istanbul, Place Taksim, avec Jo Béranger : participer, filmer, ressentir, ouvrir grand son coeur, ses yeux et ses oreilles, pour ramener avec nous quelque chose de ce moment exceptionnel que vivent les turcs.

Je vous donnerais quelques nouvelles sur le facebook de Lardux.

A ceux qui sont à Annecy, bon festival !!!
A ceux qui sont à Istanbul, tenez bon !!!

(une image ? : http://www.liberation.fr/monde/2013/06/10/turquie-les-manifestants-pas-decides-a-ceder-aux-menaces-d-erdogan_909601

Mercredi 12 Juin

Première nuit a Istanbul. Vers 18h nous nous sommes rendus sur la place Taksim au coeur de la ville (quartier de Beyoglu). De partout, des milliers (des dizaines de milliers ?) - de personnes convergaient vers la place, jeunes, moins jeunes, enthousiastes et heureux d’être ensemble, une ambiance impressionnante de gens prêts a en découdre. Tous équipés - nous aussi - de masques à Gaz : imaginez le tableau... Des sourires, des gens « kind » , on retrouve ce qui fait la force de la protestation ou qu’elle soit : le sentiment puissant de lien, de partage, de communauté. Drapeaux, cris, slogans, l’ensemble des opposants a Erdogan (prononcer erdo’an) étaient là : Kurdes, Extreme gauche, nationalistes, anarchistes, supporters de foot, gays, artistes... mais surtout des jeunes, filles et garçons, beaux et en colère, équipés de masques à gaz et de lunettes de piscine. (pour faire fortune a Istanbul en ce moment vendez des masques à gaz !!!). Une union de gens qui étaient jusque là séparés, parfois opposés et qui se donnent la main... cette place est le lieu des possibles, d’une réconciliation et d’un espoir !!!

Dans le parc Gezi, point de départ de cette gigantesque contestation , des dizaines de tentes d’occupants, des cris des slogans, et puis assez vite vers 20h les gaz lacrymo ont commencés à être tirés. Des charges ont commencé, rendant la situation confuse et dangereuse. Dans la lumière des feux, la place Taksim à été vidée dans la nuit par les flics, à cette heure nous ne pouvons pas savoir si le Parc à été évacué. Le quartier entier était irrespirable, nous nous sommes réfugiés, par hasard, dans un appartement-théatre ou nous avons pu respirer, décompresser et parler avec nos hôtes. Retour chez Ebru dans la nuit. Repos. La pluie a lavé la ville, nous y retournerons ce soir comme.. certainement ... tous ceux qui ne peuvent avaler ce gouvernement réactionnaire et provocateur. Il faut entendre Erdo’an mal parler de ces manifestants - irresponsables, terroristes, extremistes etc... - une sorte de psychopathe islamo-con - qui déclare que « ces manifestants, c’est un complot contre la Turquie ». Complot toi même !

Pourquoi sont ils là ? Pourquoi protestent ils ?
Au départ - vous l’avez lu dans les journaux - c’est pour s’opposer à l’abattage des arbres d’un des derniers parcs de la ville, le parc Gezi. Ce choix délibéré de construire un centre commercial a cet endroit est simplement la goutte d’eau qui fait déborder le vase du ras le bol. Ras le bol d’être peu à peu emportés vers une société dans laquelle ils ne se reconnaissent pas : islamo-conservateur, en fait tout simplement réactionnaire, voulant un retour en arrière : interdiction de l’avortement, recul sur la condition de le femme - n’oubliez pas que la Turquie a donné le droit de vote aux femmes 30 ans avant la France -interdiction de vendre de l’alcool, violence de propos et de comportements contre ses opposants, fermeture il y a un mois de tous les théatres nationaux avec licenciements des artistes et techniciens, etc...

Alors ? Mai 68 ? Révolution ? Nous verrons bien. Le pays entier est agité de manifestations mais ce n’est pas toute la population. Sans grêve générale, le mouvement risque de ne pas basculer. Les syndicats commencent à être présents - douze jours après le début des évènements - mais... tout ça est en cours.

Autre chose : NE REGARDEZ PAS LA TV quand ça chauffe, il est clair que les infos sont faites pour faire peur, pour empécher de se bouger.

Cette Turquie révoltée pourrait adopter ce cri des Black Indians de la Nouvelle Orléans « We won’t bow down », nous ne nous agenouillerons pas...

Suite dans la nuit ou demain. Je vous embrasse !

(une image : http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/06/11/turquie-la-police-antiemeute-reprend-la-place-taksim_3427674_3214.html)

Jeudi 13 Juin

Deuxieme nuit à Istanbul. Après le Printemps Arabe, le Printemps Erable, voila La Révolution des Arbres.

Après la violence policière de Mardi soir, la nuit sur la place à été... surprenante. Tant de choses a dire, raconter, entendre, voir...

Retour sur la nuit avant dernière. Nous avions quitté la place submergée de gaz, puis après un long moment cachés, nous étions rentrés dormir. Pendant ce temps la... dans les rues voisines de la place, les flics ont été très très méchants, arrestations, guet-apens, coups... Informés (par l’une des rares chaines TV « honnêtes »qui d’ailleurs s’est fait attaquer par le gouvernement), les Stanbuliotes ont réagi, aux fenêtres des rues de la ville vers minuit/1 heure, concerts de casseroles manifestant ainsi leur solidarité. On raconte que deux cortèges se sont formés dans la nuit, on parle de 20 000 personnes convergeant vers la place, parti du coté asiatique de la ville un cortège traverse le Bosphore, il n’arrivera jamais sur la place, dispersé par la police... On dit aussi que dans tous le pays des cortèges spontanés se sont formés en solidarité avec les manifestants de la place. Dans le parc, les occupants restent toute la nuit a moitié asphyxiés... mais ils restent et les flics s’arrètent à l’entrée du parc. L’occupation continue.

On raconte aussi que dans l’après midi, une mise en scène à été organisée par la police, digne d’un plateau de cinéma, d’un coté les « méchants » armés de cocktails molotov (des flics en civil, talkies walkies dépassant des poches) de l’autre des flics « gentils » utilisant avec parcimonie leurs armes - voyez comme ils sont mesurés, professionnels - et au milieu les caméras. La TV balance ensuite ces images, prouvant ainsi que ces manifestants sont de terribles extrémistes...

Hier après midi, 15h, retour au Parc Gezi. Partout s’affairent des volontaires, nettoyant, rangeant, évacuant les déchets - les couvertures ont servi à étouffer les lacrymos, tout pue le gaz. La place - imaginez un gigantesque chantier arrêté depuis 10 jours, partout des matériaux de construction, et surtout plusieurs entrées de tunnels, formant des trous de 8 à 10 mètres de profondeur - un mouvement de foule, de panique pourrait conduire aisément à une catastrophe ! Les barricades sont en partie démontées par des bulldozers dans la journée mais, chose étrange, pas toutes, et encore cette nuit la place est jonchée de pavés, blocs de pierre, bastaings, fers et treillis métalliques à béton, un rêve d’émeutier que bizarrement la police laisse...

Après quelques interviews, nous sentons peu à peu monter la tension. Préparatifs de guerre, tout le monde est persuadé que ce soir va être encore un déchainement de violence. Dans le parc les organisateurs ont fait savoir qu’ils avaient besoin de masques a gaz efficaces et comme par magie, des stocks de masques « pro » arrivent dans l’après midi et sont distribués. Pas de chance on en a pas eu, cela s’annonce difficile pour Jo et Ebru, dont les yeux ne peuvent supporter sans risque ces gaz agressifs.

Le soir tombe, fâce aux flics et aux canons à eau, des chants, des slogans, des manifestants déterminés. Une chaine humaine - il faut voir a quelle vitesse des sacs de vêtements, de nourriture, de médicaments sont ainsi transportés - s’est formée entre le parc et un poste de secours tenu par des médecins et infirmiers solidaires. La paranoia, la tension est présente, difficile de filmer certains endroits. Un Hotel accueille ce poste de secours sur son parvis. On apprend que la gouvernement a porté plainte contre cet hotel, favorable depuis le début aux occupants et qui les ont, a deux reprises au moins, protégés des flics.

Nous nous éloignons et allons manger, persuadés que « ça va péter ». Une heure après retour sur la place, et là... un miracle. Un piano a queue est posé au milieu des gravats, un pianiste joue, autour de lui des centaines de gens émerveillés, assis, écoutent religieusement les notes qui s’envolent. La beauté, la bonté, la paix. Après un long moment, on déplace le piano a un autre endroit, a 10 mètres d’une section de flics. Collés, serrés - noyant les flics impassibles (mais émus) sous le nombre, les gens assis écoutent. Un autre pianiste - turc celui là, le premier est allemand - joue des airs que tout le monde connait et les gens chantent. Bella Ciao en turc, les amis c’est quelque chose ! Plus tard le piano est monté sur les marches qui mènent au parc, la foule est dense, la tension retombée et ainsi... ces notes de musique auront apaisé la place. Mon slogan a ce moment là : Love, Peace, Unity ! Il faut nous voir Jo et moi, chantant (annonant) l’internationale en français, sous les regards amusés et heureux de nos voisins de foule - bon d’accord on la connait pas bien, et on a pas vraiment l’habitude de la chanter, mais là on a fait une exception.

La nuit va se dérouler ainsi sans assaut. Le face a face flics -manifestants s’est transformé en un sit-in, flics épuisés, attendant les ordres, manifestants calmés, bien que certains traitent de cons ces gens qui écoutent de la musique au lieu d’aller à la castagne.

Nous allons passer de longs moments avec un ami d’Ebru, qui nous guide et nous présente aux organisateurs de la gigantesque cuisine organisée dans le parc - 600 000 repas par jour nous dit on !!! Entièrement fournie par des dons, qui s’accumulent et forment un incroyable bric a brac de tout ce que les gens ont pu donner.

A la TV, on apprend que Erdo’an propose un référendum pour ou contre la destruction du parc. Enfumage ? Fait on un réferendum sur les arbres ? On verra bien. Ce qui est sur c’est qu’il a appelé a une manifestation des pro-AKP, son parti. Sur la place. Vendredi ou ce week end. Gros risque d’accrochages entre les uns et les autres. Nous serons là. Ce matin la TV montre une femme qui dit avoir été agressée par des manifestants qui ont voulu lui arracher son voile - le genre d’info qui va exciter les pro AKP. Nos amis nous disent que c’est impossible, que les protesters sont tolérants et non violents. on les croit. Manipulation ?

Retour à la maison. Sommeil réparateur, rechargement des batteries. Nous voilà prêts pour une nouvelle journée. On a l’impression d’être la depuis une semaine !

Suite demain. Salut les zamis.

Une image ? Le piano le voila, la video est confuse au début et noire - on deplace le piano - allez vers les 3mn et vous entendrez : http://www.youtube.com/watch?v=kHmQNpAIfOU et bon, c’était mieux en vrai !)

Vendredi 14 Juin

Troisième nuit à Istanbul. Le parc Gezi est toujours occupé.

Dans l’après midi d’hier, un ultimatum à été lancé aux occupants, Erdo’an et le maire d’Istanbul ont appelé les « pères et les mères à récupérer leurs enfants », avant la nuit car le parc allait être « rendu au peuple ». Ce monsieur Erdo’an avait eu un mot à la Sarkozy en disant à un homme qui voulait discuter avec lui « retourne chez ta mère ». Eh bien hier soir, ce sont les mères qui sont venues Parc Gezi. Elles ont formé une longue chaine humaine qui à entouré le parc, en disant - en chantant plus exactement - qu’elles étaient là pour protéger avec leurs corps leurs enfants.

En fin d’après midi, après l’ultimatum lancé aux occupants la tension est remontée. Dans les rues entourant la place, des cars innombrables de flics, des canons à eau. Chacun annonçait les flics pour 18h puis 19h puis « dans la nuit ». Passant près de policiers , nous en avons entendu un dire à l’autre « c’est prévu pour 18h, nous on part après vous en deuxième vague »… Nous sommes maintenant équipés de masques à gaz flambant neuf et prêt a pouvoir filmer malgré les lacrymos. Qu’ils y viennent !

Mais sur les barricades autour du parc, on nous conseillait de partir que ce n’était pas « beau à voir », qu’il ne fallait pas rester, que les flics ne faisaient pas de différence et tapaient tout le monde. Et que si on voulait « être stupide , alors soyez stupides ! »

Mais, que ce soit les Européens – un vote de protestation à eu lieu au parlement européen - ou simplement qu’ils se soient rendus compte que la place était, une fois de plus, noire de monde, en tout cas dans la soirée on a appris qu’une délégation allait être reçue à Ankara par Erdo’an. Sur la place, les flics après s’être équipés comme « pour y aller » se sont finalement déssapés et ont stationné sans intervenir. Ouf. DANs le parc, c’était la folie, les Kurdes - visages de montagnards, habitués à la lutte - chantaient et dansaient, une Batucada faisait danser la foule, des chansons détournées faisaient écrouler de rire les auditeurs. On a revu apparaître le pianiste, avec un public 10 fois plus nombreux encore qu’avant hier soir. Une chanteuse d’Opéra l’a accompagné un moment. A quelques pas des flics se frottent à la foule, discussions, sourires, un début de fraternisation – en tout cas de cohabitation pacifique. Moments délicieux.

Nous avons enregistré de beaux témoignages, des paroles émouvantes et fortes, simples et puissantes - la caméra n’est pas toujours la bienvenue mais le son accepté plus facilement.
Ecoutez ça : « Il n’y avait plus d’espoir, jusque a ce jour ou il y a eu l’occupation… au bout de deux jours j’ai rejoint la place, c’est beaucoup d’espoir mais aussi de peur. On a peur pour nos vies, d’être blessés ou pire. Tous les jours je vais au travail, tous les soirs je rejoins la place. Ma mère a peur mais elle fait à manger pour les gens de la place, c’est sa façon a elle de soutenir le mouvement ». Il disait aussi « vous êtes français ? Aidez nous ! Faites pression sur Erdo’an, on dépend de l’Europe, boycottez faites la pression ! Aidez nous, on a besoin de vous. Faites quelque chose contre Erdo’an." Un autre, médecin, dans un poste de secours dans le parc (et dans un français impeccable) « Ici on se bat pour les Arbres, mais a partir des arbres on refuse de réduire la vie à la consommation. La vie ce n’est pas que le commerce et les supermarchés. C’est une révolution mondiale, on est pas que des consommateurs. On est des humains et avec les humains ça se passe là et là , dans la tête et dans le cœur. Penser et Aimer. C’est ça l’être humain, ce n’est pas l’argent »

Ce matin, rassemblement devant le palais de justice en soutien des personnes arrêtées. On y va. Mon petit mot restera sommaire, nous devons partir.

La nouvelle de ce matin c’est celle ci : le syndicat des ouvriers annonce que si il y a une attaque ce soir au Parc ils se mettront en grêve immédiatement !!! C’est pas trop tot. Avec cet avertissement il va être difficile au gouvernement de passer outre.

Salut les zamis. Suite demain !

Une image : http://www.turquie-news.com/rubriques/actualite/14350-turquie-les-meres-protegent-leurs.html

Samedi 15 Juin

Quatrième nuit à Istanbul. Le parc Gezi est non seulement toujours occupé mais en soirée hier il était noir de monde, retrouvant l’ambiance de la semaine dernière - nous dit on - avant l’intervention des flics de début de semaine. Malgré une pluie qui a rincé la ville dans la nuit.

La journée aura été courte pour nous, la caméra s’est mis en rade après un coup de chaud, je dois l’emmener ce matin chez un réparateur pour tenter de régler le problème.

Sur la place et dans le parc , la journée était détendue. Le compte rendu par la délégation qui a rencontré Erdo’an, à été suivi de forums, en différents points du parc pour déterminer la réponse a lui apporter. Comme dit notre ami - celui « du coeur et de la tête » - maintenant c’est de la politique. En invitant certains et pas d’autres, en discutant sans reculer, il met la coordination en tension, et le risque de zizanie augmente. Mais bon, il a quand même reculé et les débats dans le parc ont eu lieu dans la soirée et dans la nuit, on en saura plus aujourd’hui.

La question du référendum, que Erdo’an propose, est viciée car un jugement du tribunal administratif a d’ores et déjà interdit le projet et annulé le permis de construire. Fait on un référendum sur une « loi » illégale ? Que cela ne tienne dit Erdo’an, « on attend le jugement en appel et cette fois ce sera autorisé et après on fait un référendum. Allo la justice, passez moi le juge, j’ai deux mots a lui dire ! ». Ce ne serait pas si triste, on rirait de ce caricatural Grand Chef de Toute la Turquie.

Quelques histoires ? Un congrès de pédiatres avant hier. 800 médecins réunis, un grand repas est prévu, ils décident d’apporter intégralement le repas aux occupants de la place par solidarité !

Dans les flics des remous, des polémiques. Certains menacent de balancer a la presse le contenu des ordres illégaux qu’ils ont reçu... D’ailleurs, notre pianiste (il s’appelle David Martello) revient jouer sous la pluie et cette fois les flics APPLAUDISSENT. C’est y pas beau ?

Et pour finir un petit rappel. Que veut faire Erdo’an ? Construire une Caserne et un Centre commercial. Un projet moderne dans un style baroque dit le Grand Architecte d’Istanbul. L’alliance du fric et de la matraque !

Quelle que soit la suite, victoire ou pas, c’est dingue que 200 personnes, déterminées, celles qui ont refusé l’abattage des arbres , qui ont fait démarrer le mouvement, ont CHANGE LE MONDE.

( Une petite douche ? http://referentiel.nouvelobs.com/file/5867227-manifestations-a-istanbul-la-police-se-retire-de-la-place-taksim.jpg )

Dimanche 16 Juin

Cinquième nuit à Istanbul. On l’a cherché, on l’a eu. Le parc Gezi vient d’être évacué par les flics, la ville pue le gaz lacrymo et on va vous raconter ...

La journée avait pourtant bien commencé, la caméra a été bien réparée en urgence par un grand chef de l’électronique et Jo était confiante « C’est pas pour ce soir » ! D’ailleurs dans le Parc Gezi bondé, ils avaient l’air de cet avis, l’ambiance y était à la fête, musiques, chants, danses, enfants, les mères de la place font une folle farandole. A cette heure là pourtant, Erdo’an avait lancé un ultimatum « Quittez le parc ! » avait il dit l’après-midi dans un meeting réunissant des milliers de ses partisans à Ankara.

A 19h55 (soyons précis) des sifflements de la foule nous avertissent que quelque chose se passe. Le temps d’aller a l’entrée du Parc, coté place, et la effectivement les flics font mouvement, et très vite les canons à eau - une eau piquante (brulante même) - et les lacrymos en pluie donnent le signal de l’assaut.

Bien équipé d’un masque a gaz, enragé et décidé à ne pas paniquer, je vais réussir a tenir deux trois minutes (en comptant large) avant de quitter l’esplanade. Un détour par la place et je reviens dans le parc submergé de gaz, déja vidé, pour me retrouver derrière les flics. Pendant deux heures, je vais me retrouver du coté des flics et voir les arrestations et l’évacuation. Moi qui suit plutot dans les cortèges, c’était assez inhabituel comme expérience...

Je n’ai vu aucune violence, aucune provocation - je dis bien AUCUNE - de la part des protestataires. Pourtant les pavés dépavés - un rêve de parisien - les pierres, les barres de fer, tout un matériel de guerilla urbaine était là, et jamais utilisé. Les seuls projectiles que j’ai vu sont des fusées de stade, qui explosent en feu d’artifice et... font peur aux flics. (allez il y a eu quelques cailloux plus tard quand même...).

Même si ça me fait mal de le dire, les flics ont évité les bavures et se sont comportés disons... normalement. Ils ont du être sacrement briefés : pas de violence inutile, on touche pas aux journalistes, le monde nous regarde et on va leur montrer qu’on fait ça comme des pros... ce genre là. Et effectivement, eau et gaz a tous les étages, mais peu de coups... Les flics avancent derrière les canons à eau par petits groupes de 25, et usent d’une sorte de mitraillette a balles plastiques, des petites, je n’en avais jamais vu. Jo va se faire tirer dessus (de loin) et être touchée (sans gravité).

Repoussés dans l’avenue qui débouche au bas du parc, un hallucinant tunnel-chantier, incroyablement dangereux, les occupants du parc sont bombardés de gaz lacrymos. Devant l’Hotel Divan qui sert de poste de secours, les paisibles - je dis bien paisibles - protestataires se font tremper et gazer. Les chats vont ainsi chasser les souris pendant un long moment.

Je remonte sur la place et retrouve Jo, réfugiée chez ses nouveaux zamis - les vendeurs d’un des kebabs de la place - habillée comme pour aller a la plage, et en tongs, elle détonne au milieu des journalistes et des flics. Là à l’entrée de l’Avenue Istiqual (Liberté) - bondée en journée de promeneurs servis par des magasins de toutes les marques imaginables - est remplie de milliers de manifestants repoussés de la place.

Les manoeuvres policières fonctionnent et ils réussissent à disperser la foule dans les petites rues adjacentes à l’avenue. Après avoir filmé de près, derrière les flics. on repart de l’autre coté de la place et on revient au carrefour a coté de l’Hotel Divan. La situation y est très confuse, le hall de l’Hotel est dans un étât indescriptible, puant le gaz - réceptionnistes en masques à gaz - personnes recroquevillées par terre. Dehors c’est le ballet des ambulances qui évacuent des asphyxiés et d’autres blessés.

Réfugiés dans un Kebab nous allons attendre une heure avant de revenir chez Ebru recharger les batteries, j’ai tourné 3 heures ! On se branche sur la seule TV en direct. (les autres chaînes en sont au documentaire sur les papillons),

A cette heure, des cortèges parcourent la ville. Ou sont ils ? Combien sont ils ? Sont ils rejoints par d’autres Stanboulottes ? Ceux du coté Asie de la ville ont ils réussi a passer le pont sur le Bosphore ?

Et demain, l’AKP le parti d’Erdo’an, va t’il réunir le million de manifestants promis ? Vont ils occuper la place eux aussi ? Comment cela va t’il se passer ?

On vient d’apprendre par Ebru que les syndicats qui avaient menacés, en cas d’évacuation de réagir, viennent de faire un communiqué appelant à la grêve !!!

Le slogan le plus entendu " Partout Taksim,
Partout Résistance« et une version turque de »police partout, justice nulle part"

Suite demain...

Une image ? Le début de l’intervention - a ce moment là, je suis a gauche de l’esplanade... mais hors champ ! http://tempsreel.nouvelobs.com/topnews/20130615.AFP6347/turquie-la-police-evacue-le-parc-gezi.html

Dimanche 16 Juin Début de soirée

Quelle journée !!! La ville est en ébullition, la quartier ou nous vivons est partagé entre les concerts de casseroles et un face a face entre police et jeunes. Impossible d’accéder à Taksim. Les flics bloquent tout les turcs et ne laissent passer que les touristes - je n’en ai pas encore profité mais c’est sans doute ce que je vais faire plus tard. A cette heure l’électricité est coupée dans certains quartiers et on s’attend a ce que le notre le sot aussi.

Dans l’avenue Istiqual (liberté) qui mène a la place Taksim, en fait dans tous les axes qui convergent vers la place, même face a face. Canons à eaux - aujourd’hui elles sont rouges les eaux, c’est vous dire que... ce n’est pas vraiment de l’eau mais un produit urticant puissant - et toujours les gaz. Jo en peux plus des gaz « marre, marre, marre, ça donne envie de se battre » Et d’ailleurs, dans le quartier c’est ce qui se passe, courageux, les jeunes - pas des bobos, ni des européens, ni des militants, mais les jeunes d’un quartier populaire - courageux, criant « Erdo’an demission » et toujours le désormais célèbre « Taksim partout, Partout résistance !!! ». Les flics étaient planqués dans un cimetière arménien et balancaient les gaz de là, en hauteur, sur le cortège du quartier.

Technique anti-gaz. des seaux sont disposés sur la chaussée. Un peu d’eau au fond. Quand la grenade arrive, on l’attrape, on la met dans le seau, et on coure le seau avec un tissu ou du carton. J’ai vu en direct un pauvre type se faire arracher la gueule par une grenade. Une vieille asphyxiée sortie d’un immeuble et emmenée par des infirmiers en brancard.

Les gens ont peur d’être arrêtés, ceux qui sont arrêtés ont dis-pa-ru, on ne sait pas ou ils sont, les avocats ne savent pas ou ils sont. Jo qui s’est réfugiée dans un immeuble, descend dans la cave ou vit un livreur de café, des kurdes, qui lui disent que cela fait 11 ans qu’ils en ont marre, qu’à ’Est du pays c’est tout le temps comme ça. Répression. La stratégie est de se faire arrêter en groupe, au cas ou. La peur c’est que Erdo’an monte la population les uns contre les autres, les vrais turcs contre les faux turcs, délinquants, extrémistes, marginaux. Et c’est ce qu’il dit, directement, appelant les uns contre les autres.

Exemple, la copine d’une jeune homme réagit a un type pro-Erdo’an, elle se fait frapper. La peur est celle ci, de voir les gens se diviser au point de se haïr.

Le meeting de Erdo’an a eu lieu cet après midi. Des gens nombreux mais on ne sait rien de plus. Ah si, exemple de méthode : dans la foule de son meeting, des drapeaux d’autres partis sont agités, intox, mensonge, manipulation. Autre exemple de manipulation, des femmes voilées se sont fait attaquer par de soi disant protestataires, en fait elles sont effectivement emmerdées mais par des « batlagas » , des voyous payés pour foutre la zizanie.

L’Hopital allemand a été envahi par les flics, ils ne respectent même pas les blessés. Arrestations en plein Hopital. Un allemand qui me raconte ça me dit... « les nazis ont fait pire mais ils n’ont pas fait ça... » .

Les médecins qui étaient dans les postes de secours en solidarité, ont été arrêtés cette nuit et ce matin,ils risquent beaucoup : complicité avec une organisation terroriste !!! Sur l’autoroute menant a Istanbul des convois entiers de l’armée - des gendarmes. Des flics ont débarqué enmasse de tout le pays. Les bus, les ferrys qui traversent le Bosphore sont arrêtés, tout est fait pour empêcher les manifestants de se regrouper. Par contre, des centaines de bus ont amené les pro-AKP.

Bilan terrible : 4 morts, 7495 blessés, 55 dans un étât critique, 91 trauma a la tête, 10 personnes ont perdu un oeil avec les flash-balls. Des témoignages d’hier sont le contraire de ce que je vous disais hier, matraques, coups, blessés dans la nuit dernière.

Ce matin a Ankara, enterrement du jeune homme mort il y a deux jours. L’enterrement est attaqué par les flics, images terribles du cercueil gazé... Dans quelle religion, dans quel pays, y en a t’il une seule ou o ne respecte pas les morts ?

Allez pour finir, une drôle de nouvelle, au Brésil, manifestation, leur slogan : « On a fini de faire l’amour, on est içi comme à Istanbul » !!!

Suite plus tard...

Des images ? Un site en turc : http://www.radikal.com.tr/

Lundi 17 Juin

De retour à Montreuil. Dans la nuit de dimanche, vers 2 heures les flics ont achevé de reprendre le contrôle de l’avenue du quartier d’Istanbul ou nous vivions. Dans la ville les émeutes se sont calmées. Le Grand Retour du Lundi s’annonce difficile.

A 9 heures ce matin, place Taksim on a pu s’approcher du parc sans difficulté. Plus une barricade, plus une tente, plus un drapeau. Des centaines de flics sur la Place et aux abords du parc - pas des crs, des poulets de base : c’est PoliceLand. Dans ce qu’on a vu du parc, des équipes de jardiniers replantent, nettoient, plantent des fleurs. Des arbres - des petits platanes de 3/4m - ont été replantés. Les graffitis ont été effacés ou repeints, avec un soin apporté a recouvrir les inscriptions dans 3 teintes différentes selon les surfaces (grises, brique, jaunasse). En deux jours ils ont fait un travail impressionnant. On a l’impression que le Grand Chef Décorateur de la République, Tayyip Erd’an, a donné des instructions précises pour donner l’impression que « Il ne s’était rien passé Parc Gezi ».

A la fatigue, s’additionne le sentiment partagé par nos amis stanboulotes : dégouté, déprimé, choqué, en colère, en gueule de bois. Après l’évacuation du parc samedi soir, et les émeutes-manifestations d’hier, que va t’il se passer maintenant que le parc est évacué ? Ou et comment peut se réunir a nouveau cette force qui est née dans le parc ? Est ce la fin de ce mouvement des çapulku ?

Nos amis ont les yeux explosés, plongés dans leurs portables, facebook, télé en boucle - une chaîne particulière (Usufal je crois) a carrément basculé coté manifestants, et diffuse en boucle des infos et des images des « évènements » parfois terribles, des clips parodiques, des chants inventés pendant ces 19 jours.

Les çapulku, c’est le terme qui leur avait été jeté à la face : « vous êtes des vagabonds, des clochards ». Et dans le parc, par un retournement ironique, c’était devenu le nom même de ce mouvement. La zone-temporairement-autonome créée dans le parc Gezi était créative, chaleureuse, festive, émouvante, solidaire, et ... organisée. On y a vu se mélanger des supporters de foot, des geeks, des « gecekondus », des internationaux, écologistes, des républicains, des gauchistes de toutes variantes du rouge et du noir, des indignés, des çapulku...

Finalement la force a triomphé - temporairement - et avec elle l’arrogance d’Erdo’an, sa volonté de reprendre la main et d’arrêter ce mouvement qui faisait tache d’huile et cristallisait la révolte qui montait depuis longtemps en Turquie.

Quand on leur a demandé Pourquoi ? : des jeunes répondaient « ça va plus loin que le parc, on se bat pour notre liberté, on se bat, parce qu’on refuse que des lois viennent réglementer notre vie, ce qu’on a le droit ou pas de faire, on se bat parce qu’on est pas fait pour les Malls, les centres commerciaux, içi tout est dans la rue, la vie, les commerçants, on ne veut pas de cette ville là qu’il cherche a nous imposer, »

Et en face Erdo’an a pris des accents mussolino-poutino-gaullien pour dire que maintenant que le parc est évacué, rendu au peuple de Turquie, qu’il allait continuer, qu’ils allaient rechercher, et poursuivre ces protestataires, ceux qui ont fait des choses sur internet, les enseignants (?). Les médecins arrêtés ou et les avocats brièvement interpellés la semaine dernière font partie des cibles.

Ce qui veut dire que les problèmes vont commencer pour ceux qui se sont engagés Parc Gezi. Que la répression allait continuer, s’acharner.

On verra dans les jours qui viennent. C’est flippant, c’est une pression, une menace sur tous ceux de près ou de loin qui se sont engagés. Pour appuyer cette répression sachez que dans ce parc on a trouvé de la drogue et des armes lors de l’évacuation. Que c’était un lieu de débauche, d’alcooliques, de terroristes - un gars dans la rue baisse la tête, et me montre son cuir chevelu arraché par une grenade lacrymo, il se relève et me dit « tu crois que je suis un terroriste ? » et il me montre du doigt des grand meres qui tapent sur leur casserole, « Terroriste, elle ? ».

Sur les syndicats. Certains ont appelé a une grêve qui a commencé aujourd’hui. Architectes, Avocats, Enseignants, D’après un prof de science po la bas, rencontré dans la rue, ils ont peu de poids ou sont controlés par l’AKP - les Islamistes « modérés ». (En fait des capitalistes purs et durs, se servant de l’Islam en Tartuffes pour développer leurs bénéfices.). Cette grêve.. ? Ce sera un signe de la persistance ou pas du mouvement.

Une précision pour compléter. Le projet de Erdo’an pour le parc Gezi c’est un centre commercial et une caserne. Et pas n’importe quelle caserne, celle qui avait été le lieu d’une lutte décisive entre les soldats du Sultan et les républicains de Mustapha Kemal. Et le Sultan avait perdu. Et la caserne avait été détruite. C’est donc un symbole de Restauration du sultanat et tout ça... une insulte aux Kemalistes et à la République.

Il s’est passé quelque chose Parc Gezi sur la Place Taksim d’Istanbul. Un nouveau moment de cette lutte mondiale contre le Grand Pouvoir Réuni de l’Oseille et du Commerce qui bousille nous et notre monde. La Turquie crie son attachement à des valeurs de liberté, de droits humains, de justice. Le belle jeunesse d’Istanbul s’est frotté aux forces de l’Ordre. On lui a répondu par le mépris et l’appel a la discorde, par la violence et l’intolérance.

Pour nous le retour sur Terre c’est demain Mardi. On a ramené des images - pas toujours bonnes, je manque de pratique les zamis ! - des sons, et on va essayer de propager la parole des çapulku.

TAKSIM PARTOUT, PARTOUT RESISTANCE

Chrisitan « lardux » Plof